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id da página: 4540 Biès Monte Athos

Biès Monte Athos

Jean Biès — Athos — Viagem à Santa Montanha

Athos : voyage a la sainte montagne

Notável livreto relatando as impressões especialmente espirituais de uma viagem feita em 1958 ao Monte Atos. Embora guardando a dinâmica de uma relato de viagem, o livreto registra conversas mantidas com monges ortodoxos sobre diferentes temas.

Prefácio

Une antique tradition veut que celui qui s'est rendu sur la Sainte Montagne, celle-ci ne cesse de le poursuivre de sa nostalgie. C'est très probablement ce qui s'est passé pour nous : vingt ans après notre premier ouvrage sur l'Athos, les circonstances nous ont amené à en reprendre les chemins, en y ajoutant les notes que nous n'avions pas utilisées d'abord, ou que nous avons entretemps rassemblées sans projet de publication.

Il faut dire que celle-ci est à ce point corrigée et refondue qu'elle n'a plus grand'chose à voir avec la première édition, qu'elle mérite même un autre titre. J'écrivis Mont Athos en quelques semaines, dans le feu de l'enthousiasme d'une découverte capitale mais non encore assimilée, avec un manque notoire de maturité tant stylistique que spirituelle. Je m'étonne à présent que l'accueil de la critique ait été celui de l'amitié, à en juger par son indulgence. J'ai dû, comme dit Platon à propos des chirurgiens, trancher dans le vif, couper, brûler : un nouvel ouvrage est né de ces opérations.


Depuis 1958, date de mon séjour sur l'Athos, j'ai longuement réfléchi expérimentalement à l'Orthodoxie, — « Viens et vois », dit Philippe à Nathanaël ; — et je puis dire aujourd'hui, malgré quelques réserves formelles, que je la considère toujours comme la plus authentique expression du Christianisme. Il est fort regrettable qu'en Europe occidentale, lorsqu'on parle de celui-ci, les seuls concepts ou images qui s'éveillent dans l'esprit soient aussitôt reliés au Protestantisme ou au Catholicisme romain, entraînant souvent de ce fait méfiance ou hostilité. Le Christianisme des origines et de toujours se situe ailleurs et se présente autrement. Comment peut-il se faire qu'en ce siècle d'informations ne soient pas mieux répandus des noms de théologiens comme Boulgakov, Paul Evdokimov, Vladimir Lossky, Kontouglou, Mouratidès, et chez nous, Olivier Clément, ou de saints tels que Grégoire de Nysse, Nectaire d'Egine, Théophane le Reclus, Marc d'Ephèse, Jean Damascène, Basile le Grand ?... Quel rideau d'anathèmes nous a enfermés depuis plus de mille ans dans le ghetto d'Occident, mutilant ainsi notre âme des profondeurs de mysticité, la maintenant dans un système de dualités univoques, — Réforme — Contre-Réforme, Intégrisme — Progressisme, — aussi névrotique que destructeur ?...

Nous tenons l'Orthodoxie pour une des dernières chances de l'Occident, et pour la chance du Christianisme. Sa découverte par l'Occident aura été, comme on l'a dit, un des événements majeurs de notre siècle : un Occident spirituellement en coma vigil, et une Orthodoxie d'autant plus neuve pour nous qu'elle ne porte pas l'arriéré des polémiques occidentales ni des guerres de religion, et qui, mûrie en de terribles persécutions, — millions de lampes sous le boisseau, — nous apporte, intact, le message du Dieu Vivant et Philanthrope. — « Enfin, sommes-nous tentés de dire, un Christianisme qui n'est ni fade, ni ennuyeux, ni minimaliste, ni démagogique !... Une sève circule encore ici, une force, une vérité qui a bien l'air d'être la Vérité !... Une religion orientale, qui est la religion chrétienne... Non contaminée par un rationalisme réductionniste et niveleur, non plus que par le dualisme, le psychologisme, le sociologisme ou le cléricalisme, — tout ce que l'Occident moderne essaie encore de justifier ou tout ce dont il tente de se débarrasser. »

Si des circonstances historiques défavorables n'avaient pas amené l'Occident à rompre avec l'« Opinion droite », il aurait certainement connu une toute autre destinée et n'aurait pas sécrété les idéologies multiples qui lentement le détruisent et qu'il a répandues sur le reste de la planète. L'histoire ecclésiastique comme l'histoire civile auraient suivi un cours différent. Nous nous plaisons à croire que maints adversaires du Christianisme occidental n'eussent pas eu à intervenir comme ils l'ont fait, en lui reprochant ses ingérences temporelles, ses tribunaux d'Inquisition, son dogmatisme autoritaire. D'autres, demeurés aux portes de l'Eglise, y fussent plus volontiers entré. On citerait le cas d'une Simone Weil : son amour de la Grèce, son refus des Romains et des Juifs, — à la différence des uns et des autres, les Grecs n'ont point participé à la mort du Christ, — son intérêt pour un Christ transhistorique et métacosmique, sa prédilection pour des thèmes tels que l'attention dans la prière ou l'importance de la beauté, tout cela la prédisposait à la rencontre d'une Orthodoxie qu'elle n'a malheureusement pas connue à son époque. D'autres, tels René Guénon, n'eussent peut-être pas quitté le Christianisme, s'ils eussent été plus amplement informés des aspects ésotériques de l'Orient chrétien. En souhaitant la création d'« intermédiaires providentiels » entre les deux pôles du monde, Guénon songeait surtout à l'Islâm et au Bouddhisme. C'était oublier que l'Orthodoxie, en permettant de demeurer dans le Christianisme, — ce qu'il préconisait aussi, — et un Christianisme enraciné dans l'Orient, offrait la possibilité d'un autre « intermédiaire » plus accessible aux Occidentaux. Du moins, le voit-on mentionner l'existence de la « paternité spirituelle » et le fond initiatique de la « prière du cour » athonite.


Comme l'écrivait Serge Boulgakov, « l'Orthodoxie ne persuade pas, elle charme et attire : tel est son moyen d'agir sur le monde ». Elle est faite d'un harmonieux mélange de puissance et de douceur, de virilité patriarcale et de féminine tendresse, de simplicité rustique et de poésie intellective. Elle est bien cette « jeune fille aux cheveux blancs », dont on tombe amoureux, tout en la vénérant comme on fait d'un sage vieillard. C'est ce mélange de robustesse et d'apparente fragilité qui la fait tenir bon face à un monde cynique ou démissionnaire, face à ce vide monumental, — caricature de la kénose divine, — qu'offre une société d'horizontalismes superposés, engloutisseuse de vivants-morts. C'est lui qui lui donne en outre cette étonnante capacité de résistance martelée aux forges du martyre, ce charisme du refus de transaction tant avec l'idolâtrie qu'avec l'athéisme policier.

S'il nous fallait user d'une comparaison, nous dirions que l'Orthodoxie nous apparaît comme une ultime branche en fleurs sur fond de ciel printanier, tout vibrant de cloches pascales, l'unique branche vivante d'un énorme arbre mort. Quiconque rentre épuisé d'une besogne sans âme, contraint d'affronter un monde qui a sur lui tous pouvoirs, sauf celui de le contraindre à l'aimer, si d'aventure le traverse le souvenir d'un stichère, la pensée qu'existe quelque part là-bas cette société discrète de moines athonites en train de raccommoder obstinément le filet de l'univers que d'autres déchirent obstinément, — le voilà ragaillardi, respirant mieux pour une soirée, pareil au convalescent qui voit s'ouvrir la fenêtre de sa chambre, sent sur son visage redevenu visage le doigt tiède d'une brise amie. Seule, dans cette « clinique spirituelle » qu'est l'Eglise dont parle le Chrysostome, « la jeune fille aux cheveux blancs » est l'infirmière capable d'une telle guérison.

Il fait chaud et bon dans la petite chapelle orthodoxe, parmi des bleuités d'icônes illuminées de cierges, devant l'iconostase or et noir, — image de l'inconscient recélant la lumière, — dans un parfum de myrrhe largement épandu par l'encensoir aux grelots chantants, au milieu de ces forêts de Slava retentissants, qui sont salves d'adoration, et de ces grands moines chevelus qui, en se prosternant sur les dalles, enseignent par l'exemple à l'homo occidentalis cette solution d'urgence : la métanoïa, le renversement à trois cent soixante degrés du mental et du cour.

Il ne s'agit pas de romantiser l'Orthodoxie, en ne voyant en elle qu'expansivités lyriques, quiétisme évanescent, ou en ignorant ses conflits internes, même s'ils sont relatifs et n'affectent que sa surface. Elle se signale au contraire par une solidité de doctrine irréfragable et par une rigueur dogmatique sans variations ni compromis. C'est pourquoi, alors que, durant la première rédaction de ce livre, contemporaine d'un Concile dont on attendait grandes merveilles, nous avions jugé opportun de ne pas inclure nos entretiens avec un Père Zélote sur l'opposition de l'Orthodoxie aux Eglises du « Couchant », nous n'avons pas hésité, cette fois, devant l'actuelle dégradation des dites Eglises, à livrer ces entretiens dans leur quasi totalité. Ils ont le mérite de donner une idée de cette rigueur doctrinale, et montrent la position de l'Orthodoxie athonite face aux autres confessions chrétiennes.


Quant à son attitude à l'égard des autres religions, elle est aussi catégorique. Nous sera-t-il cependant permis de dire que, si nous comprenons pleinement les réticences de l'Orthodoxie quant au mouvement oecuménique, une connaissance aujourd'hui accrue des autres religions de l'humanité oblige à ne plus les considérer uniquement comme ouvres du Malin ?... L'Orthodoxie ne peut plus s'en tenir sur l'Inde à ce que lui en avait dit Cosmas Indicopleustès, au VIe siècle. Elle ne peut plus considérer l'Islâm comme une simple hérésie chrétienne. Et elle s'étonnerait de trouver dans certains kôan zénistes les mêmes formules « étranges et paradoxales » que celles que sertissent quelques-uns de ses tropaires célébrant le Dieu Un et Trine, la Vierge devenue Mère sans perdre sa virginité, l'étroite crèche contenant l'Infini, ou le Christ vainqueur de la mort par la mort... Si un Clément d'Alexandrie reconnaît déjà dans ses Strômates que nous devons presque tout aux « Barbares », nous le savons encore mieux aujourd'hui que nous connaissons les Gymnosophistes et le Bouddha, qu'il cite dans la même page. Dès 567, la ville de Constantin échangeait des ambassades avec la Mongolie. Les caravanes arabes apportaient dans leurs sacs d'épices jusqu'aux rives du Bosphore bien des idées venues du Pamir et du Cathay. C'est à saint Euthyme l'Hagiorite qu'on doit la traduction grecque de la vie de Chakyamouni, intitulée Vie des saints Barlaam et Joasaph. En 1256, Guillaume Rubruquis se retirait au Mont Athos : il revenait du Karakoroum. — Peut-on supposer qu'il n'y eut aucun échange entre chrétiens d'Orient et asiates, alors que depuis longtemps, les fresques mariaient aux cohortes angéliques les philosophes de l'Antiquité païenne ? Quant à l'Islâm, faut-il rappeler les relations qu'avaient tissées hésychastes et soufis, — tels, le moine Syméon et Ibrahîm ibn Adham ? — Un Ghazzâlî cite les Pères du Désert. Les ermites du Sinaï donnèrent, dit-on, l'hospitalité à Seyidnâ Muhammad, et Djellâl Addin, fondateur de l'Ordre des derviches Mevlévi, fut surnommé Al-Rumî, « le Byzantin ».

Ce n'est pas à tort que Berdiaev voyait dans l'Orient le « berceau de toutes les religions, y compris la chrétienne », et le « pays de la révélation », par opposition à l'Occident, « pays de la culture ». C'est ce que l'Orthodoxie a toujours su, et c'est ce qui explique sans doute, au niveau de la « conversion des nations », qu'elle a pu envoyer des missionnaires, mais non pas des prosélytes.

Tels sont les faits. Quelle est maintenant la doctrine ?

Pour Origène, les anciens, qui n'ont pas connu le Christ, « n'en sont pas moins nos frères ». Les Pères alexandrins considèrent que le sort des peuples païens était confié à des Anges. D'autres ont parlé des « visites du Verbe » ponctuant l'histoire du genre humain ; et Saint Irénée assure que le Verbe, qui aide l'humanité « selon diverses dispositions », sauve tous ceux qui aiment Dieu « à leur manière ». Nicolas Cabasilas dit que celui qui n'a pas été baptisé par l'Eglise a pu l'être par l'Epoux. L'inspiration dépasse la canonicité, les limites visibles de l'institution ecclésiale ; l'Esprit Saint, dans son incontrôlable liberté, n'est lié à aucune structure. Le Christ lui-même n'a-t-il pas enseigné qu'il en serait de sauvés, venant d'Orient et d'Occident, sans qu'il soit précisé de restreindre ce salut au bassin méditerranéen ?

D'actuels théologiens ont pressenti dans l'Orthodoxie un rôle important pour la « rencontre des religions », puisqu'à leurs yeux, l'Orthodoxie constitue comme une synthèse de la « spiritualité enstatique » du Soi, qui caractérise l'Orient non-chrétien, et de la « spiritualité extatique » du Toi, d'origine sémitique. Comme nous le disait récemment un prêtre non suspect d'hétérodoxie, « les murs qui séparent les religions ne montent pas jusqu'au ciel ».

C'est en vertu de ces considérations que nous nous sommes autorisés, dans cette seconde version, quelques rapprochements entre le Christianisme oriental et les autres religions, en nous contentant de les signaler au passage, afin de ne pas rompre l'unité d'atmosphère du livre.

Il n'est nullement question pour autant de prôner un syncrétisme qui ne ferait qu'accroître les confusions en une époque de confusions ; encore moins, on ne sait quelle Eglise mondiale, qui ne serait en réalité qu'une parodie exemplaire de ce que certains nomment la Philosophia perennis, et qui, pour peu qu'on se souvienne ici de la loi des extrêmes qui se rejoignent à l'envers, opérerait beaucoup moins la restauration d'une Tradition primordiale que la ruine de chaque religion en particulier. On n'a jamais vu l'amalgame de différents exotérismes constituer quoi que ce soit de solide et de durable. Quant à l'unité de l'ésotérisme sous-jacent à toutes les traditions, elle n'a nul besoin d'être réalisée : elle l'a toujours été et le sera toujours, in divinis.

Ce qui serait plus souhaitable, c'est qu'à force d'un raidissement excessif, — quoique justifiable, si l'on pense aux souffrances endurées par les Grecs du fait des Musulmans, par les Russes, du fait des Tatars, — l'Orthodoxie n'en vienne pas à choisir un intégrisme sourcilleux au détriment de l'intégralité.


Le voyage peut commencer, qui est aussi pèlerinage et méditation.

Puisse-t-il apporter à celui qui va l'accomplir les joies et les grâces qu'il nous octroya ! Puisse-t-il faire résonner en lui, tout au long de sa vie terrestre, le même lancinant, mystérieux appel, l'appel qui ne cesse d'accompagner quiconque s'est une fois risqué sur la Montagne aux Anges noirs.